Interview de Raoul Marc Jennar

Raoul Marc Jennar est un essayiste et politologue franco-belge né en 1946. Militant wallon et engagé en politique dès sa jeunesse, il a occupé des charges importantes aussi bien au sein du gouvernement belge et du Parlement de l’Union européenne, dont il reste très critique, qu’au Cambodge où il a travaillé pour l’ONU et pour le gouvernement qui lui a conféré un statut diplomatique. Il s’est aussi penché sur de nombreuses questions comme, par exemple, celle de la crise au Moyen-Orient et particulièrement au Liban.

  • Vous avez exercé de nombreux postes d’importances au Cambodge tels que ceux de conseiller du gouvernement cambodgien ou de responsable du programme de l’UNESCO «culture de la paix au Cambodge». Pouvez-vous expliquer à nos lecteurs quel était le but de ce programme puis parler brièvement de votre expérience au sein du gouvernement du Cambodge ?

Quelques explications préliminaires s’imposent. Début des années soixante-dix, deux conflits majeurs sévissent sur la planète, le conflit israélo-arabe et la guerre du Vietnam qui s’est étendue au Cambodge suite au coup d’État orchestré par les USA pour faire sortir le Cambodge de sa neutralité. J’enseigne alors le français dans un lycée en Belgique et, tout en travaillant, j’ai repris des études de journalisme d’abord, de science politique ensuite. Depuis l’adolescence, j’ai manifesté un très grand intérêt pour l’Extrême-Orient, notamment suite à la lecture des romans de Malraux. Je vais donc m’impliquer fortement dans l’étude du conflit qui ravage l’ancienne Indochine française. A la fin de la décennie 70, qui fut celle de l’horreur pour le peuple cambodgien avec la guerre puis le régime de Pol Pot, une coalition sino-occidentale décrète un embargo absolu pour punir le peuple cambodgien d’avoir été libéré d’un régime génocidaire avec l’aide de l’armée vietnamienne. Cela va durer douze ans. Je suis en total désaccord avec ce choix qui est aussi celui des pays de l’Europe occidentale, dont la Belgique et la France. Je vais m’intéresser à titre personnel au sort du peuple cambodgien. En France, j’ai des contacts avec l’entourage de Norodom Sihanouk que je rencontre à plusieurs reprises. Je vais sur place en avril-mai 1989 et j’ai la chance de pouvoir rencontrer tous les dirigeants de ce qui s’appelle alors la République populaire du Kampuchea. Le rapport que j’écris à l’intention de la Commission des affaires étrangères du Sénat de Belgique intéresse les ONG qui travaillent au Cambodge. Je quitte mes fonctions au Sénat et je deviens alors « conseiller diplomatique du Forum international des ONG au Cambodge » où je me rends régulièrement. Je rédige des rapports et je vais plaider contre l’embargo à Londres, Paris, Washington et aussi auprès des instances de l’ONU. J’assiste au retrait des troupes vietnamiennes fin septembre 1989. Je vais suivre de très près les négociations qui aboutissent aux accords de Paris en 1991. A la suite de quoi, je deviens consultant auprès de la mission des Nations unies au Cambodge en 1992-1993. Une fois cette mission terminée, il m’est proposé de devenir consultant auprès de l’UNESCO qui joue un rôle important non seulement en ce qui concerne l’immense patrimoine monumental du Cambodge, mais aussi dans d’autres domaines. En 1995, ma connaissance du pays amène l’UNESCO à me proposer de devenir responsable du programme « culture de paix ». C’est un concept mis au point à l’initiative de Federico Mayor, alors directeur général de l’UNESCO. Dans des pays plongés longtemps et jusqu’à l’incandescence dans la violence, les comportements des survivants se sont modifiés. Le chacun pour soi et le règlement violent des conflits de toute nature sont devenus des manières de vivre. Le but du programme de l’UNESCO est d’aider les populations à réapprendre la solidarité et le règlement pacifique des différends, dans le couple, entre parents et enfants, entre voisins, dans la rue, sur les lieux de travail, dans la vie politique.

Par ailleurs, j’ai observé que les traces écrites du passé cambodgien ont, pour l’essentiel, disparu du pays. Mais on les trouve en France dans les archives du passé colonial. Un problème d’une sensibilité majeure préoccupe les dirigeants cambodgiens, la délimitation des frontières du pays, un sujet récurrent depuis l’indépendance. Je décide de rédiger puis de soutenir une thèse de science politique sur « les frontières du Cambodge contemporain » (INALCO, 1998). Et je fournis en annexe la totalité des documents se trouvant dans les archives françaises. C’est la raison pour laquelle le gouvernement cambodgien m’a demandé de devenir son conseiller pour ce dossier des frontières alors que les négociations se poursuivaient avec les pays voisins et qu’un conflit éclatait avec la Thaïlande.

J’ai pu observer de très près la vie politique du pays. J’y ai consacré mon livre Trente ans depuis Pol Pot (L’Harmattan, 2010). Pour me résumer, je considère que ceux qui jugent sévèrement le Cambodge d’aujourd’hui ne tiennent pas compte d’où il vient, de l’impact de la tragédie des années 70 et de l’isolement complet pendant les 12 ans qui suivirent après quoi, en 1991, les Occidentaux manifestèrent leur arrogance en imposant un modèle parfait de démocratie, comme si le Cambodge était une page blanche et un désert humain. Certes, aujourd’hui, beaucoup reste à faire pour avoir une gouvernance efficace et efficiente, mais des progrès considérables ont été réalisés qui ailleurs suscitent l’admiration.

  • Consultant de l’ONU pour le tribunal chargé de juger les dirigeants Khmers rouges, pouvez-vous nous en dire plus sur ce que cela impliquait et sur les actions que vous avez menées dans ce cadre ?

La lutte contre l’impunité des crimes de masse est un des combats dans lequel je me suis engagé depuis longtemps. J’ai milité pour que soit créée la Cour Pénale Internationale. Pendant douze ans, la communauté internationale a refusé tout procès des dirigeants Khmers rouges. Pire ! Elle a décidé que le seul représentant légitime du peuple cambodgien à l’ONU était un de ses bourreaux. Et les accords de Paris sur le Cambodge constituaient une amnistie totale des responsables d’un des pires crimes de masse du 20e siècle. Si les Khmers rouges les avaient appliqués, ils auraient eu des élus à l’Assemblée nationale, vu l’encadrement qu’ils exerçaient sur les populations encore sous leur contrôle.

Lorsqu’enfin, une fois la pacification intervenue du fait des seules autorités cambodgiennes, il fut envisageable de juger les principaux dirigeants, 30 ans après les faits, beaucoup étaient morts dont Pol Pot, Son Sen (l’architecte de la terreur), Ta Mok (le « boucher » du Cambodge), Ke Pauk (le responsable des massacres de la zone est), Khieu Ponnary (la responsable de l’extermination des moines bouddhistes), etc.

Mon rôle s’est inscrit dans le cadre du premier procès, celui de Kaing Guek Eav, alias Duch, le directeur du centre de sécurité S21, responsable de la torture et de la mort de plus de 16 000 hommes, femmes et enfants. J’ai été chargé de déterminer les sources idéologiques du régime des Khmers rouges et comment Duch s’est rallié à ce courant particulier du communisme cambodgien caractérisé par son ultra-nationalisme, son racisme, son collectivisme agraire et sa volonté de reconquérir des territoires perdus avant et pendant la colonisation.

Lors de la phase d’instruction de son procès, j’ai rendu visite à Duch dans le parloir de sa prison une fois par semaine pendant six mois. J’ai rencontré un authentique bureaucrate de la mort. J’ai témoigné devant le tribunal le 14 septembre 2009.

  • Militant wallon, vous avez aussi occupé plusieurs postes de conseiller ministériel dans le gouvernement belge ainsi que de collaborateur auprès du Parlement belge, pouvez-vous nous parler de votre position politique vis-à-vis de la Wallonie ?

Deux évènements ont marqué ma jeunesse : le premier, ce sont les grandes grèves de l’hiver soixante immortalisées dans un film dont Philippe Léotard fut la vedette. Le choc fut la rupture de l’unité nationale des grévistes par les Flamands se désolidarisant des grévistes wallons sur injonction de l’Église catholique. A la suite de cette rupture de solidarité s’est créé le Mouvement Populaire Wallon qui fut mon premier engagement politique. En 1968, des centaines de milliers de manifestants flamands de toutes les générations ont exigé l’expulsion du sol flamand de la section francophone de l’université de Louvain. Un slogan, « Wallen buiten » (les Wallons dehors), raisonnait à la manière du « Juden Raus » des premières années du nazisme. Dans ce contexte, j’ai adhéré au Rassemblement Wallon, un parti politique dont l’objectif unique était la transformation d’un État centralisé dominé par les milieux flamands en un Etat fédéral, manière, à mes yeux, de signer un nouveau contrat de mariage entre les Belges.

Vu mes fonctions, j’ai vécu au cœur de l’appareil d’État ce passage au fédéralisme et je m’en suis réjoui. Mais je demeure convaincu de l’importance de l’État comme unique cadre pertinent de la démocratie politique et sociale. Je ne suis pas favorable au démantèlement des États auquel on assiste aujourd’hui avec un régionalisme exacerbé tel qu’il est encouragé par l’Union européenne d’une part et le supranationalisme de l’Union européenne d’autre part auquel s’ajoute, au nom d’un libre-échange intégral, le rétrécissement voulu du périmètre de l’État au profit du secteur privé.

Le fédéralisme belge est un pari parce que le fédéralisme ne fonctionne que lorsqu’il y a une loyauté prédominante à l’égard de l’État fédéral par rapport aux composantes fédérées (ce qui, d’ailleurs, fonde ma conviction que le fédéralisme européen est totalement hors des réalités). Il reste à savoir si, pour les Flamands, le fédéralisme représente ce nouveau contrat de mariage entre Belges ou s’il est une étape vers l’indépendance. Bien que je vive en France, je ne renie rien de mes origines belges et wallonnes.

  • Consultant auprès du Parlement européen de 2005 à 2007 pour le groupe Gauche Unitaire Européenne/Gauche Verte Nordique, vous êtes également auteur d’un ouvrage critiquant ses liens avec les grandes firmes des domaines financiers et industriels. Quels sont les principaux reproches que vous adressez à l’Union européenne ?

J’ai été un des animateurs de la campagne de gauche contre le traité constitutionnel européen en 2005. Toutes les analyses ont démontré qu’il s’agissait essentiellement d’un non de gauche et, plus marginalement, d’un non nationaliste. C’était, pour nous, un non pour un oui à une autre union des peuples d’Europe. Car le modèle d’union appelé Union européenne est un échec. J’en ai fait la démonstration dans mon livre Europe, la trahison des élites (Fayard, 2004) qui a reçu le prix des Amis du Monde diplomatique.

L’Union européenne (UE), ce n’est pas la paix, contrairement à un slogan. La paix entre l’Allemagne et la France, ce fut la réconciliation entre les deux pays voulue et mise en œuvre par Adenauer et de Gaulle. L’UE a été incapable de faire la paix dans l’ex-Yougoslavie. Elle a même été incapable de régler un petit différend territorial entre l’Espagne et le Maroc. Chaque fois, ce sont les USA qui sont intervenus. L’UE a été incapable de faire respecter par les USA les engagements pris à l’égard de la Russie après la fin de l’URSS de ne pas étendre l’OTAN au-delà de l’Allemagne réunifiée, ce qui est la véritable origine des tensions actuelles et qui explique la politique russe.

L’UE, ce n’est pas la démocratie. Les institutions européennes violent les principes fondamentaux de la démocratie libérale décrits pas Montesquieu : il n’y a pas de séparation des pouvoirs ; les juges de la Cour de Justice ne sont pas indépendants ; l’organe de décision, le Conseil des Ministres de l’UE, n’est soumis à aucun contrôle démocratique. De l’Acte unique (1986) de Delors au Pacte budgétaire de Merkel-Sarkozy-Hollande (2012), chaque traité a transféré des attributions de plus en plus importantes à des institutions européennes qui échappent à tout contrôle démocratique. La souveraineté populaire a été vidée de sa substance.

L’UE, ce n’est pas la justice sociale. C’est son démantèlement. Au nom du principe de concurrence érigé en dogme, l’UE est à l’origine de toutes les politiques remettant en question le droit du travail et les services publics. Le même dogme met en concurrence les travailleurs des différents pays. Au nom d’une prétendue union, on crée des rivalités entre les peuples.

L’UE est avant tout un projet idéologique qui consiste à démanteler la puissance publique en faveur du secteur privé. C’est le projet revanchard du monde des affaires, de la finance et des conservateurs qui entendent par le biais du supranationalisme remettre en question les avancées démocratiques et sociales des deux cents dernières années.

Une union des peuples d’Europe qui le souhaitent explicitement est nécessaire dans le monde multipolaire qui émerge, face aux firmes transnationales. Elle doit toutefois se construire sur le respect absolu de la souveraineté populaire et s’inscrire uniquement dans le cadre d’une coopération intergouvernementale. Ce sont d’ailleurs les initiatives intergouvernementales qui font les grands succès européens : Ariane, Airbus et autres ne doivent rien à l’UE.

  • Vous vous êtes aussi intéressé aux conflits au Moyen-Orient, particulièrement au Liban. Quel fut votre rôle au sein du Tribunal Populaire International en 2008 ?

S’il est un pays où j’aurais aimé m’impliquer autant que je l’ai fait pour le Cambodge, c’est bien le Liban où je me suis rendu à plusieurs reprises. Le Liban, c’est le miracle permanent de la cohabitation de 18 communautés. Seules les ingérences venues de l’extérieur ont ébranlé cette cohabitation et provoqué une terrible guerre civile. Ce pays de 6 millions d’habitants abrite aujourd’hui un million de réfugiés syriens. Quelle leçon pour les Français si prompts à se présenter comme un modèle en toutes choses !

Au Liban, pays qui appartient à notre commune matrice méditerranéenne, je me sens chez moi.

A la demande des Amitiés belgo-palestiniennes, j’y ai fait notamment une enquête sur les massacres de Sabra et Chatila commis en 1982 par les phalanges chrétiennes libanaises avec la complicité active de l’armée israélienne.

En 2006, la réaction totalement disproportionnée de l’armée d’Israël à un incident de frontière s’est traduite par une attaque massive contre le Liban au cours de laquelle des crimes contre l’humanité ont été commis. Comme le gouvernement israélien jouit d’une impunité totale sur la scène internationale pour toutes les violations du droit international qu’il commet depuis 1967, il est apparu à un certain nombre d’intellectuels progressistes dont des spécialistes du droit international qu’il fallait se substituer aux défaillances d’une justice internationale appliquée à la carte. Nous avons organisé, sur le modèle du Tribunal Russel créé au moment de la guerre du Vietnam, un tribunal citoyen dont la raison d’être était d’établir la matérialité des faits constitutifs de crimes contre l’humanité. Je fus un des organisateurs et un des intervenants.

Je tiens à affirmer avec force qu’Israël est un État comme un autre et que le sionisme qui entend rendre au peuple israélien les territoires bibliques est une doctrine politique expansionniste, contraire à la Charte des Nations unies.

Le peuple juif d’Europe a été victime d’une des plus grandes monstruosités de tous les temps. L’antisémitisme est une forme totalement condamnable de racisme. Mais il n’est pas possible de justifier la politique menée par l’État d’Israël depuis 1967 en invoquant en permanence l’extermination des Juifs d’Europe.

J’affirme qu’il n’y a aucune forme d’antisémitisme dans la critique des politiques menées par le gouvernement israélien à l’encontre du peuple palestinien.

Le peuple juif a donné énormément à la civilisation mondiale au cours des siècles, dans de multiples disciplines. Cela ne confère pas à l’État d’Israël le droit de se placer au-dessus de la légalité internationale.

  • Successivement proche du Nouveau Parti anticapitaliste, du Front de Gauche et des mouvements altermondialistes, quelle est aujourd’hui, à l’approche de l’élection présidentielle, votre vision du monde politique français ?

A partir de fin 1999, je travaille sur les questions de la mondialisation pour le réseau d’ONG Oxfam. Je vais donner en Belgique, au Luxembourg, en Suisse et surtout en France des dizaines de conférences sur l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) et les accords qu’elle met en œuvre ainsi que sur le rôle de l’Union européenne dans la mondialisation néo-libérale. Dans le cadre d’une petite « unité de recherche, de formation et d’information sur la globalisation » (URFIG), créée avec le soutien de Pierre Bourdieu, je publie de nombreuses notes et plusieurs brochures. J’interviens dans les forums sociaux européens et, à plusieurs reprises, lors de la Fête de l’Humanité. J’assiste aux conférences ministérielles de l’OMC de Doha, Cancun et Hong Kong. Je fais partie du réseau international « Notre monde n’est pas à vendre » et je suis à l’initiative du réseau européen « De Seattle à Bruxelles ».

Après l’échec d’une candidature unitaire qui aurait reproduit l’unité créée lors du « non » de gauche au TCE, je deviens un des porte-parole de José Bové, candidat à l’élection présidentielle de 2007.

A l’issue de celle-ci, la gauche de transformation démocratique, sociale et écologique offre un spectacle affligeant. Aucun des six candidats qui s’en réclament n’a obtenu 5%. Et rien ne bouge. J’interroge début septembre 2007 le principal lieutenant de Jean-Luc Mélenchon, animateur alors d’un mouvement dénommé « Pour la République sociale », dont je me sens proche tout en rejetant toute idée de rejoindre le PS. Mais il m’indique que la sortie du PS n’est pas à l’ordre du jour.

Puis, en février 2008, la LCR, dont Olivier Besancenot est le porte-parole, annonce sa dissolution pour créer un mouvement qui a pour ambition de s’ouvrir à toutes les sensibilités d’une gauche radicale, chacun venant avec son histoire et ses priorités. Un échange épistolaire public avec le penseur de cette opération, le philosophe Daniel Bensaïd, m’incite à participer au processus. Le projet suscite un grand intérêt, notamment parmi les militants d’Attac et aussi ceux qui ont soutenu José Bové lors de la présidentielle. Très vite, le NPA va rassembler près de 9000 membres. J’interviens au congrès fondateur et je suis ensuite élu membre de la direction du NPA.

La fin de l’année 2008 voit la sortie de Mélenchon du PS, la création du Parti de Gauche, puis du Front de Gauche (FdG). Je participe aux négociations entre le NPA et le Front de Gauche pour tenter d’arriver à une démarche unitaire lors des élections européennes de 2009. Nous demandons que cette démarche unitaire ne s’arrête pas aux européennes, mais s’applique aussi aux scrutins qui vont suivre. Le refus du FdG amène le NPA à se présenter seul aux européennes. Je serai sa tête de liste dans le grand sud-est. Nous n’aurons aucun élu. Mais j’observerai que l’addition des voix du FdG et du NPA aurait empêché l’élection de Le Pen. Je vais donc devenir un partisan de l’unité. Entretemps, au sein du parti, l’esprit de rassemblement s’est évaporé et nombreux sont les militants qui le quittent sur la pointe des pieds. Je crois que la disparition de Bensaïd en 2010 explique pour une bonne part l’échec du projet NPA. Celui-ci répétant sa démarche solitaire aux régionales de 2010, je le quitte. J’en garderai pour ma part une vision politique qui a été élaborée en son sein, l’éco-socialisme, qui entend mettre fin à l’incompatibilité entre le progrès social et les nécessaires impératifs écologiques. Lors de l’élection présidentielle de 2012, je soutiens la candidature de Jean-Luc Mélenchon et j’adhère peu après au Parti de Gauche. Je ne vais pas tarder à découvrir que ce parti fonctionne avec tous les défauts du PS et qu’il est dirigé par le petit cercle d’inconditionnels auxquels Mélenchon accorde sa confiance. Je vérifie, à l’occasion des élections européennes de 2014, que je n’en bénéficie pas et je m’en vais, bien décidé à ne plus me laisser piéger dans ce type d’appareil politique.

Mélenchon lui-même s’est dégagé de son propre parti et du Front de Gauche, dynamité par le PCF, pour créer la « France insoumise », un mouvement en appui à sa candidature à l’élection présidentielle de cette année. Il a choisi une démarche où le rassemblement signifie l’adhésion à sa personne.

Mélenchon et Hamon sont les candidats porteurs de projets qui vont dans le sens de mes aspirations, sauf que les deux sont ambigus sur l’Union européenne et muets sur le caractère néfaste des accords de l’OMC, et que Hamon inscrit sa démarche dans le cadre d’un PS dont je considère que le mieux qui puisse arriver pour rendre l’espoir au peuple de gauche, c’est qu’il disparaisse.

Quant aux autres, à tous les autres candidats, de Montebourg à Fillon, j’observe qu’ils sont tous en retard d’une guerre : alors que les peuples expriment une exigence grandissante de justice sociale et de priorités écologiques, alors qu’ils s’écartent de plus en plus de partis qui pratiquent tous la même politique néolibérale, ces candidats sont les purs produits d’un système qu’ils n’entendent pas abandonner, mais seulement aménager avec des priorités et des intensités variables ; ils en sont encore à une conception productiviste de l’économie ; à l’exception de Montebourg, ils adhèrent tous à cette conception du libre-échange qui entend réduire le périmètre de l’Etat et confier le gouvernement des peuples au secteur privé. Les soutiens populaires dont ont bénéficié un Bernie Sanders aux USA, un Jeremy Corbyn en Grande Bretagne, devraient pourtant apporter une indication à la fois sur les attentes sociales et sur les méfiances à l’égard des appareils politiques. L’abstention ou le vote en faveur des formations démagogiques de l’extrême droite sont aussi, en grande partie, la manifestation d’un désaveu des partis traditionnels que plus rien ne distingue quant à leurs orientations majeures.

Il résulte de ce qui précède que je ne sais pas encore pour qui je vais voter, mais qu’en tout état de cause, ce sera un vote par défaut.

  • Quelles sont les personnalités qui vous ont le plus influencé au cours de votre vie, aux idéaux desquels vous vous rattachez le plus ?

Athée, je m’inscris dans un courant inspiré par la sagesse gréco-latine, par les philosophes des Lumières et par les auteurs de la Constitution de 1793 dont les objectifs sont loin d’être réalisés.

S’il est un politique qui me sert de référence, c’est bien l’immense Jean Jaurès. A l’heure précise du centième anniversaire de son assassinat, j’ai prononcé un discours qui démontrait, à travers ses propos, à quel point ce penseur et cet homme d’action est tout à fait d’actualité, même sur un sujet comme l’Europe.

Je suis passionné de littérature et s’il est un auteur qui m’a profondément marqué, c’est André Malraux dont j’ai déjà évoqué les romans asiatiques, mais dont L’Espoir, a été déterminant pour une culture de l’engagement qui a marqué toute ma vie.

Je suis rempli d’admiration pour des femmes comme Théroigne de Méricourt, Louise Michel, Rosa Luxemburg, Clara Malraux, Lucie Aubrac, Gisèle Halimi. Des hommes comme Gandhi, Martin Luther King, Nelson Mandela m’ont beaucoup marqué.

Petit-fils d’un des dirigeants de la Résistance en Belgique, l’exemple de celles et de ceux qui ont pris tous les risques face à l’occupant, face au fascisme, m’apporte l’optimisme qui doit être celui d’un citoyen engagé confronté aux terribles défis de notre temps : la toute-puissance des firmes privées et le poids hallucinant du complexe militaro-industriel, l’augmentation des inégalités, le changement climatique, la destruction de la biodiversité.

Enfin, j’ai une grande admiration pour ceux qui ont tenté de libérer leur peuple du colonialisme. Je garde en mémoire avec respect des figures comme celle de Nehru, d’Ho Chi Minh, de Soekarno, de Norodom Sihanouk et, en particulier, de Patrice Lumumba, véritable martyr du néo-colonialisme des milieux d’affaires belges et de la politique américaine. Qui se souvient aujourd’hui de ce grand leader du Tiers-Monde que fut Mehdi Ben Barka, lui aussi assassiné ?

A cet héritage dont je me réclame, j’ajoute une très grande sensibilité écologique qui vient de l’éducation que j’ai reçue et qui ne se réfère à aucun penseur.

  • Pour finir, quel est votre ressenti sur l’augmentation du nombre d’abstentionnistes et quelle est votre opinion sur le rejet de la classe politique par une partie de la population européenne et notamment française ?

Je suis radicalement hostile à l’abstention. Parce qu’elle est inefficace puisqu’elle est l’expression de l’impuissance. Impuissance à changer les acteurs politiques, impuissance à changer les orientations politiques. L’abstention, c’est le reflet d’une société où l’individualisme l’a emporté. C’est la négation de l’engagement, de la démarche citoyenne qui est au cœur du combat démocratique. Au moment où le résultat du scrutin se traduit en pourcentages et en sièges, l’abstention, expression d’un mécontentement, offre une prime aux mécontents qui ont choisi, eux, de se mobiliser. Ce qui donne un poids plus grand au FN, c’est l’ampleur de ceux qui renoncent à s’exprimer.

Les partis politiques sont des associations de citoyens créées au 19e siècle sur un modèle hiérarchique totalement obsolète dont une des principales caractéristiques est de confisquer les choix politiques au profit d’un appareil parfois réduit à un nombre très limité de personnes.

Les partis dits gouvernementaux adhèrent aujourd’hui au même modèle néo-libéral de société tel qu’il est inscrit dans les accords de l’OMC (qu’ils ont d’ailleurs négociés). Ce qui les différencie est marginal. Le slogan UMPS reflète une réalité que l’immense majorité peut percevoir. Il en est ainsi en France depuis 1983. Le philosophe Cornelius Castoriadis observait déjà, à la fin des années Mitterrand-Delors, que la grille de lecture gauche-droite perd toute pertinence dès lors que c’est la même politique qui est pratiquée par les uns et les autres.

Il en va de même dans la plupart des pays de l’Union européenne, puisque cette orientation néo-libérale s’inscrit dans la nature même du projet européen.

Quand les peuples se voient imposer un modèle unique et se trouvent dès lors confrontés à une absence de choix, la démocratie n’est plus qu’une coquille vide. Ils s’en détournent.

Interview de Raoul Marc Jennar réalisée par E. Michaut

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