Interview de Néstor García Canclini

Néstor García Canclini est un anthropologue, écrivain et philosophe argentin. Il est né à La Plata en 1939 et réside au Mexique depuis la fin des années soixante-dix. Docteur en philosophie des universités de Paris et de La Plata, il a été professeur dans diverses universités européennes et américaines comme à Austin, Duke, Stanford, Barcelone, Buenos Aires et Sao Paolo. Il est surtout connu pour avoir développé des théories sur l’hybridité, la consommation culturelle, la mondialisation et l’interculturalité ou plus récemment sur la relation entre art, anthropologie et réseaux culturels des jeunes. Il a obtenu le Prix de l’essai Maison des Amériques, le Book Award de l’Association des Etudes Latino-Américaines, le Prix International Fondation Telefonica OEI pour la recherche en 2012, le Prix Universitaire de culture « 400 ans » toujours en 2012 et le Prix National mexicain de Sciences et Arts dans le domaine Histoire, Sciences sociales et Philosophie en 2014.

  • Après avoir étudié à l’université de La Plata et à l’université de Paris X, vous avez été professeur de philosophie dans plusieurs universités en Argentine avant de fuir au Mexique en 1976 à cause de la dictature militaire argentine. Quels ont été les principaux évènements marquants de votre vie ?

Le fait d’avoir voyagé à Paris à l’âge de 29 ans pour y effectuer mon doctorat en philosophie puis d’avoir eu à m’exiler à 36 ans au Mexique ont mû ma manière de penser. Bien que, avant de laisser l’Argentine, je cherchais déjà à rattacher le travail philosophique aux sciences sociales, à l’art et à la littérature, la connaissance des cultures indigènes au Mexique – et de leurs situations conflictuelles au sein de la modernisation – m’ont fait me tourner vers l’anthropologie, tout en maintenant des préoccupations théoriques et en reformulant ce que l’on a l’habitude d’entendre par philosophie, c’est-à-dire l’élaboration d’idées avec un faible apport empirique. Naturellement, parmi les  « événements remarquables » je dois mentionner d’avoir deux fils ainsi que de précieuses relations avec mes proches, mais je comprends que ces sujets ne sont pas centraux dans cette conversation.

  • Vous avez écrit Cortázar, una antropología poética (Cortázar, une anthropologie poétique), votre thèse de doctorat portait sur l’œuvre du philosophe français Merleau-Ponty et vous avez rédigé plusieurs articles sur les liens entre Antonio Gramsci et la culture latino-américaine. Quelles sont les personnalités qui vous ont le plus influencé ou dont vous admirez l’œuvre ?

Dans ma jeunesse, Cortázar, Merleau-Ponty, Paul Ricoeur – qui a dirigé ma thèse de doctorat – et les auteurs marxistes non dogmatiques, comme Gramsci, ont effectivement été de fortes références. Plus tard, après avoir étudié de nombreux processus artistiques, urbains, des industries culturelles et de la mondialisation, les livres de Benjamin, de Bourdieu, de Castells, de Latour et de Rancière ont été pour moi des illuminations. Toutefois, outre ces penseurs, des Latino-américains, Européens et Etats-uniens, notamment par leurs ouvrages communs, sont également significatif pour moi et sont des interlocuteurs précieux. La liste de ces-derniers combine des chercheurs de diverses discipline et des essayistes comme Etienne Balibar, Clifford Geertz, Gustavo Lins Ribeiro, Jesús Martín Barbero, Renato Ortiz, Rossana Reguillo, José Manuel Valenzuela, George Yúdice et d’autres des générations plus jeunes qui allongeraient beaucoup cette énumération. Je ne peux pas cesser de nommer, aussi, trois auteurs que j’admire par leur sensibilité intelligente pour entrelacer la recherche avec l’essai: John Berger, Susan Sontag et Richard Sennett.

  • Selon vous, de quelle manière les arts et notamment l’art contemporain ont été impactés par la mondialisation ?

Les interdépendances croissantes et les conflits entre les sociétés et les cultures que nous nommons mondialisation sont passés par différentes étapes. Comme cela est arrivé avec les marchés financiers et de la communication, dès les années 70 ou 80 du siècle passé les artistes sont été déprovincialisé de leurs pratiques créatrices et scènes de comportement. Le rôle phare qu’a eu en ce temps New York, plus tard partagé avec Londres, a été réduit par un développement multipolaire qui a ajouté à celles-ci – tant comme marché galeriste ou de foire que comme références esthétiques – d’autres villes asiatiques, africaines et latino-américaines.

L’actuelle décomposition de l’Union Européenne et d’autres processus de démondialisation ont généré des questions sur l’hégémonie occidentale des marchés, des musées et des tendances de l’expérimentation, dont le dénouement est difficile prédire. D’une part, nous profitons d’une pluralité et d’une incertitude convenant souvent au monde artistique. En même temps, les arts ne peuvent pas être indifférents à l’obsolescence irrépressible des marchés et au malaise social croissant qui secoue les acquis du XXe siècle sur la création, les contextes culturels et les formes d’intermédiation pour parler des sociétés et de l’interculturalité.

  • Vous avez écrit Consumidores y ciudadanos. Conflictos multiculturales de la globalización (Consommateurs et citoyens. Conflits multiculturels de la mondialisation) en 1995. Quels sont les thèmes traités dans ce livre ?

Ce livre, né de recherches sur la consommation, la vie urbaine et le transnationalisme, a tenté de questionner les critiques moralistes faites à la consommation et de les analyser comme un moment nécessaire du cycle de reproduction sociale et une scène de différenciation symbolique. Contre les positions qui le jugeaient comme des frais inutiles et des comparaisons irraisonnables, j’ai montré que la consommation a une logique et sert à penser. J’ai aussi repris de façon critique l’exaltation de l’actif récepteur et ai essayé de comprendre nos relations avec les objets, avec les biens symboliques et avec l’espace urbain comme parties de notre appartenance aux communautés de consommateurs qui déjà à l’époque, dans les années 90, s’organisaient en réseaux transnationaux.

Dans les décennies suivantes, l’interaction avec des biens et des messages mondialisés a étendu notre horizon, surtout grâce aux dispositifs technologiques qui exigent d’ajouter aux comportements de consommation ceux de l’accès. Ainsi comme dans Consumidores y ciudadanos j’ai remarqué que, après avoir discerné entre désir, capacité économique personnelle et forme d’appartenance, nous développions des manières de participation comme citoyens. Aujourd’hui la circulation transterritoriale des spectacles et de l’information reconfigurent nos manières de vivre ensemble. La supériorité de l’accès sur la consommation modifie les manières de nous rattacher aux textes, aux images et à la musique de beaucoup de pays et change le fait d’être dans le nôtre. L’une des questions irrésolues les plus urgentes est actuellement de savoir comment être citoyens face aux structures de pouvoir et à la consommation mondialisée.

  • Un de vos ouvrages les plus célèbres est Culturas híbridas. Estrategias para entrar y salir de la modernidad (Culture hybrides. Stratégies pour entrer et sortir de la modernité). Pouvez-vous nous expliquer le concept d’hybridation culturelle ?

La croissance des interactions entre diverses cultures nous rend de plus en plus hybrides. Même ceux qui ne parlent qu’une seule langue et ne sortent jamais de leur pays natal écoutent des musiques de différentes sociétés que les créateurs ont fusionné, habitudes alimentaires et ressources de guérison de chaque société se mélangent avec les autres, nous nous approprions ce que font ceux qui nous ressemblent et sommes défiés par les coutumes étrangères avec lesquelles nous devons vivre ensemble. Parfois ces hybridations sont heureuses : par exemple, se combinent dans l’Umbanda brésilienne des ancêtres africains, des figures indigènes et des saints catholiques. L’adhésion des goûts divers et de multiples croyances enrichit et augmente la tolérance envers les personnes différentes de nous. Mais cela génère aussi des conflits et aiguise les contradictions internes à nos sociétés.

  • Quels sont les rapports qui unissent l’hybridation avec le multiculturalisme et l’interculturalité ?

Notre capacité à nous hybrider à des limites, qui sont énervées durant les périodes de crise. Les autres – les Latinos, les Musulmans, les Juifs – sont souvent convertis en coupables pour ce que nous ne pouvons pas résoudre dans notre nation. Le développement des migrations et l’influence réciproque rend nécessaire une éducation à l’interculturalité qui nous apprend à nous défaire des préjugés et à comprendre la légitimité et l’intérêt de formes de vie qui provoquent notre complaisance avec ces-derniers.

  • Plus récemment, en 2005, vous avez écrit La antropología urbana en México (L’anthropologie urbaine à Mexico). Quelles sont les principales conclusions que vous avez tirées de cette étude ? Sont-elles applicables aux autres capitales et grandes villes d’Amérique latine ?

Quand plus de la moitié de la population mondiale vit dans une ville aucune science sociale ne peut cesser de les inclure dans son programme. La sociologie, l’économie et l’urbanisme offrent des connaissances macrosociales, tandis que les anthropologues ont fait plus d’études dans la ville – un quartier, une ethnie – que d’études de la ville. Au sein du groupe transdisciplinaire que nous avons créé pour analyser Mexico, nous trouvions que le savoir anthropologique sur sa diversité donnait une connaissance plus dense de la mégalopole et permettait de capter non seulement les grands chiffres mais aussi les expériences variées des sujets et des groupes : que signifiait vivre dans des zones centrales ou dans des périphéries, subir le trafic dans les transport publics ou privés, la spéculation immobilière ou routière, comment profite-t-on ou coexistons-nous avec l’exubérance de signes et de messages ?

Nous avons remarqué qu’il y a deux cartes dans une mégaville : celle qui montre les formes d’habiter physiquement l’espace et de circuler en son sein, et, en même temps, les réseaux de communication audiovisuelle et digitale qui distribuent des images et des textes. C’est surtout cette deuxième dimension qui rend évidente l’importance d’étudier les imaginaires urbains, les diverses manières dans lesquelles nous nous représentons le sens des lieux et les conduites.

En cette époque de confrontations qui exaspèrent la vie dans des villes comme Los Angeles, Paris, Sao Paulo, Tijuana et bien d’autres il est primordial de connaître la diversité d’expériences et les difficultés pour coexister et utiliser les espaces urbains sans discriminations, dans une interculturalité démocratique. Les désastres si fréquents, même quotidiens, dans tant de villes, les difficultés pour s’intégrer – entre cultures, entre générations – rendent indispensables d’aller au-delà des statistiques et de la macroplanification.

Interview de Néstor García Canclini réalisée par E. Michaut

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s